Bikepacking dans le Wyoming : de Yellowstone au Great Basin

Un cycliste et son vélo chargé au bord d'un lac au coucher du soleil, dans le Wyoming

Le Wyoming, c’est l’État des extrêmes : des bisons au bord de la route, des cols à près de 3 000 m et un désert sans un arbre ! Fin juillet 2024, on quitte le Montana par l’Idaho, on fait un détour par le parc national de Yellowstone, puis on retrouve la Great Divide Mountain Bike Route (GDMBR) à Grand Teton. Elle nous emmène à Pinedale, à travers le Great Basin jusqu’à Rawlins, puis vers le Colorado : 1 155 km et 10 782 m de dénivelé en dix-neuf jours.

Dans le podcast, Julien et moi avons tout raconté à chaud à Jean-Mi. Ici, je reprends les moments qui nous ont le plus marqués, et je te donne ce qu’il faut savoir pour pédaler dans le Wyoming : l’itinéraire, les étapes, comment visiter Yellowstone à vélo, où dormir, et comment traverser le Great Basin sans finir en raisin sec.

En bref

  • Quand : du 21 juillet au 8 août 2024, à deux, en plein été.
  • L’itinéraire : de la réserve de Red Rock Lakes (Montana) aux portes du Colorado, par l’Idaho, West Yellowstone, les parcs nationaux de Yellowstone et de Grand Teton, Pinedale, Atlantic City, le Great Basin et Rawlins.
  • Le parcours : 1 155 km et 10 782 m de dénivelé positif en 14 étapes (77 h de selle), commutes compris : nos petits trajets en ville pendant les jours de repos, à Pinedale et à Rawlins.
  • Les animaux : deux élans dans notre camping, un ourson sur un chemin de sable, des wapitis, des bisons, deux loups aux jumelles… et une armée de souris.
  • Dormir : des emplacements réservés aux cyclistes dans les campings des parcs (autour de 10 dollars par personne), un refuge, notre hôte Warmshowers à Pinedale et un fond de jardin à Atlantic City.
  • Le défi : le Great Basin, un désert sans arbre ni eau potable, avec une dizaine de litres d’eau chacun et jusqu’à 53 °C au soleil sur notre compteur.

Notre itinéraire dans le Wyoming à vélo

  1. Upper Lake → Big Springs : 55 km pour quitter le Montana, et une nuit dans un camping près de Big Springs, en Idaho.
  2. Big Springs → West Yellowstone : 30 km par une piste forestière pleine de sable. West Yellowstone, côté Montana, est l’une des entrées du parc.
  3. Repérage dans Yellowstone : 58 km aller-retour depuis West Yellowstone, puis une journée de repos.
  4. West Yellowstone → Canyon Village : 68 km pour notre première journée dans le parc.
  5. Canyon Village → Grant Village : 75 km entre geysers, sources chaudes et bisons.
  6. Grant Village → Colter Bay, dans le parc national de Grand Teton : 67 km.
  7. Colter Bay → Jenny Lake : 39 km, dont un sentier qu’on n’aurait jamais dû prendre.
  8. Jenny Lake → un lac de montagne : 87 km et 1 280 m de dénivelé, le retour sur la Great Divide.
  9. Le lac → Union Pass → le Strawberry Warming Hut : 71 km et 1 334 m de dénivelé, deux cols à près de 3 000 m d’altitude, et une nuit dans un refuge.
  10. Le Strawberry Warming Hut → Pinedale : 100 km, dont 60 km de vent de face. Cinq jours chez Christy, notre hôte Warmshowers.
  11. Pinedale → Atlantic City : 140 km dans le Great Basin, ma plus longue journée à vélo.
  12. Atlantic City → le réservoir A&M : 128 km sous la chaleur.
  13. Le réservoir A&M → Rawlins : 90 km pour sortir du désert, et une journée de repos.
  14. Rawlins → River Bend Campground : 117 km et 1 539 m de dénivelé, notre dernière journée dans le Wyoming.
JourÉtapeKmD+Temps
1Upper Lake → Big Springs (Idaho)55 km391 m3h45
2Big Springs → West Yellowstone30 km244 m2h37
3Repérage dans Yellowstone, aller-retour58 km300 m3h20
4West Yellowstone → Canyon Village68 km729 m4h54
5Canyon Village → Grant Village75 km578 m4h56
6Grant Village → Colter Bay67 km479 m3h46
7Colter Bay → Jenny Lake39 km324 m3h08
8Jenny Lake → lac de montagne87 km1 280 m6h20
9Lac → Union Pass → Strawberry Warming Hut71 km1 334 m6h21
10Strawberry Warming Hut → Pinedale100 km529 m6h30
–Commutes à Pinedale (3 jours)18 km42 m1h21
11Pinedale → Atlantic City140 km1 418 m7h51
12Atlantic City → réservoir A&M128 km1 098 m8h50
13Réservoir A&M → Rawlins90 km401 m4h42
–Commute à Rawlins14 km96 m0h58
14Rawlins → River Bend Campground117 km1 539 m7h57
Total de Red Rock Lakes au sud du Wyoming1 155 km10 782 m77h14

Les temps sont des temps de selle, pauses non comprises. Les commutes sont nos petits trajets en ville pendant les jours de repos.

Toutes nos traces sont sur la page Route & Stats, section « Banff > Sargents », et le détail de chaque journée sur le Strava de Julien.

Le Wyoming sur la Great Divide

La trace officielle de la Great Divide ne traverse pas Yellowstone. Elle entre dans le Wyoming entre les deux parcs nationaux, par une piste peu fréquentée, la Grassy Lake Road, et rejoint Colter Bay, au bord du lac Jackson (Adventure Cycling Association). Nous, on fait un détour par West Yellowstone pour visiter le parc, avant de retrouver la trace à Grand Teton.

Ensuite, la route grimpe vers les cols, redescend sur Pinedale, puis traverse le Great Divide Basin, que les cyclistes appellent simplement le Great Basin : environ 190 km de désert sans un arbre entre Atlantic City et Rawlins. C’est le seul endroit où la ligne de partage des eaux se dédouble. La pluie qui tombe entre les deux ne rejoint ni l’Atlantique ni le Pacifique : elle s’évapore sur place. Après Rawlins, la trace quitte le désert et grimpe vers les forêts de la Sierra Madre, à la frontière du Colorado.

Ce qu’on a vécu dans le Wyoming

Au revoir le Montana, bonjour l’Idaho

On quitte le Montana le cœur un peu serré. C’est le premier État qu’on traverse, on y a passé un peu plus de trois semaines, et on a l’impression d’y avoir vécu des années. C’est lui qui nous a appris l’Amérique : les fast-foods, les troupeaux en liberté au milieu des pistes, et le bonheur d’apercevoir une station-service à des kilomètres.

À peine la frontière de l’Idaho passée, un ranch au bord de la route semble vendre des boissons. On a soif, on s’arrête. Ce n’est pas un magasin : c’est un camp où des ados viennent apprendre le métier de cow-boy, et l’équipe attend la prochaine fournée. Deux limonades offertes plus tard, on discute à l’ombre de ce qui change d’un État à l’autre. Leur réponse nous laisse bouche bée : au Montana, il n’y a pas de taxe sur les achats, donc les prix y sont plus bas qu’ailleurs. Nous qui trouvions le Montana hors de prix… Le premier supermarché de l’Idaho leur donne raison : c’est encore plus cher !

Pour fêter notre nouvel État, on s’offre quand même du poulet frais, pour un riz au curry et au lait de coco, au camping, près de Big Springs, à cinq minutes du supermarché. La casserole frémit quand deux élans traversent le camping. Ils avancent droit devant eux, sans un regard pour nous, vers la petite rivière où ils viennent brouter les algues. Cinq mètres nous séparent de leurs grands bois ! Le soir, toute la bande nous rejoint : Lynn et Chip, nos grands-parents de route, puis Dino, Suzy, Gail et John.

L’ourson du chemin de sable

Au petit déjeuner, Suzy et Dino nous mettent en garde. Pour rejoindre West Yellowstone, la piste forestière est pleine de sable, et Crazy Guy on a Bike, le site de récits de voyage à vélo que tout le monde consulte, la déconseille vivement. « Prenez la grande route. » Julien et moi, on se regarde. Dans quelques mois, on veut rouler la Baja Divide, en Basse-Californie, une trace connue pour son sable. Si on ne passe pas ici, autant changer de plan tout de suite. On prend la piste !

Le sable est bien là, mais nos pneus aussi. Nos copains parisiens nous surnomment les tracteurs, à cause de nos roues énormes, et pour une fois, c’est un compliment ! On ne pose pas pied à terre, on manque juste deux ou trois fois de s’étaler. On papote tranquillement quand un craquement monte des broussailles, à notre droite. Léger d’abord, puis de plus en plus fort. Un ourson surgit et traverse devant nos roues !

Un ourson, c’est une mère pas loin. Et une mère qui croit qu’on menace son petit, ou qui se retrouve séparée de lui par deux vélos, peut charger. Panique générale ! On hurle tout ce qu’on peut, pas pour appeler à l’aide (il n’y a personne à des kilomètres), mais pour qu’elle sache exactement où on est. À notre gauche, le chemin borde un à-pic. L’ourson tente de l’escalader, glisse, s’accroche, recommence. Quelques mètres plus loin, un arbre couché barre la piste, impossible de passer dessus ou dessous. Il faut soulever les vélos et le contourner au bord du vide, sans arrêter de crier.

On arrive à West Yellowstone sains et saufs, sans avoir jamais vu la mère. Ours noir ou grizzli ? Impossible à dire : l’ourson était trop petit pour qu’on repère la bosse que les grizzlis portent entre les épaules. En tout cas, le test est concluant. Le sable, on sait faire. Les ours, on préfère éviter !

Yellowstone, des bouchons et des bisons

Le plan était simple : quitter l’hôtel à 4 h 30 pour entrer les premiers dans le parc. Je te le donne en mille, on part à 9 h 30 ! Yellowstone a ses codes, et on les apprend vite : quand les voitures ralentissent et forment un petit bouchon, c’est qu’un animal n’est pas loin. Le premier tombe dans les cinq minutes. Une famille de wapitis broute au bord de la route, immense et nonchalante. On se glisse au milieu de la file, protégés par les voitures de chaque côté, et on avance à pas de velours. Dans un bouchon, on ne sait jamais si les gens se sont arrêtés pour une souris ou pour un ours.

Le reste du temps, c’est une autre histoire. Les conducteurs roulent vite et scrutent les prairies à la recherche d’un ours, sans voir le cycliste sur le bas-côté. S’ils ne voient pas un vélo à un mètre, comment repèrent-ils un loup à trois cents ? Mystère ! Le soir, on plante la tente au camping de Canyon Village, sur un emplacement réservé aux cyclistes et aux randonneurs.

Le lendemain, on part à la recherche des bisons, l’emblème du parc. En chemin, Yellowstone nous en met plein les yeux : de l’eau verte qui bouillonne, des cascades couleur caramel, des champs de roche d’un blanc éclatant. Les premiers bisons apparaissent dans une grande prairie, à une centaine de mètres. Même de loin, ce sont des montagnes de poils ! Plus loin, une foule armée de jumelles observe deux loups noirs, deux points minuscules à trois ou quatre cents mètres. Je me surprends à avoir un peu pitié de ces touristes. Nous, depuis le Canada, on a croisé tant d’animaux de près, seuls, sans personne autour.

Au départ d’une petite balade, pendant qu’on répond aux questions sur nos vélos (pour les familles en camping-car, on est des ovnis), l’agitation monte. On se retourne : une énorme masse noire passe derrière nous, d’un pas lourd, dans un souffle puissant. On s’écarte vite, un bison peut charger sans prévenir. Autour de nous, beaucoup restent plantés là, téléphone en main. Un ranger arrive et s’époumone : « Éloignez-vous du bison ! » Presque personne ne bouge. J’imagine sa lassitude, à répéter ça tous les jours à des gens qui veulent juste leur photo.

Sur le chemin du retour, un autre bison s’énerve, à une vingtaine de mètres. Il baisse la tête, pousse un arbre, et le déracine. Puis un deuxième. Puis un troisième ! Pendant cinq à dix minutes, la foule reste bouche bée devant cette démonstration de force. Ce soir-là, au camping de Grant Village, on se promet de garder nos distances.

On quitte le parc

Yellowstone est immense, on pourrait y passer des jours. Un ranger m’apprend pourtant que la plupart des visiteurs n’y restent que cinq ou six heures, avant de filer vers Grand Teton. Nous, on avait prévu quatre jours. Au réveil du troisième, on craque. Ce n’est pas le parc, c’est la circulation : après des semaines de pistes désertes dans le Montana, rouler collés aux camping-cars nous épuise. On passe nos journées cramponnés au guidon. Tant pis pour Old Faithful, le geyser le plus célèbre du parc et le rendez-vous de tous les touristes : on part !

À la supérette du camping de Grant Village, le caissier repère notre accent. « Vous êtes français ? C’est les Jeux olympiques chez vous, non ? Je crois qu’il y a eu un attentat, un truc avec des trains. » Il n’en sait pas plus. Pas de réseau dans le parc, impossible de vérifier : on repart avec nos cafés et une boule au ventre. On apprendra plus tard qu’il s’agissait de sabotages sur les lignes de TGV, le jour de la cérémonie d’ouverture, sans victime.

Devant le panneau d’entrée du parc, on s’arrête pour la photo souvenir. Une famille brésilienne attend son tour. Une des filles nous demande notre Instagram : elle vit à Los Angeles, et si on passe par là, on aura un toit. Petit à petit, notre carte des États-Unis se remplit d’adresses amies.

Au premier restaurant après le parc, il pleut des cordes. On attend sous le porche que l’averse passe, quand un client sort et nous tend sa barquette : « Je n’ai pas pu finir. » Des coquillettes et des nuggets ! J’en pleurerais. On rejoint Colter Bay, au bord du lac Jackson, dans le parc de Grand Teton, trempés jusqu’aux os. La pluie s’arrête juste le temps de monter la tente et d’avaler un sandwich. À peine à l’intérieur, l’orage éclate. Bien au sec, on dort comme des bébés !

Jenny Lake, ou pourquoi je vais confisquer le GPS de Julien

Au matin, un restaurant de Colter Bay propose un petit déjeuner à volonté. On frappe chez notre voisin de camping, un cycliste à la retraite, pour l’inviter. Entre deux assiettes, il nous raconte comment il en est arrivé là. Retraité depuis deux ans, il s’est vu sombrer : lever, télé, cochonneries, et rebelote, tous les jours. Un matin, il a appelé son fils : « Je m’en vais. » C’était le début de sa Great Divide. Ça me rappelle un autre cycliste, la trentaine, jeune marié et bientôt papa : il fait la Great Divide maintenant, parce qu’après, il veut être là pour son enfant. Sur cette route, chacun a sa raison. On se ressert un nombre incalculable de fois. Je crois que le personnel a hâte qu’on parte.

Trop tard pour rejoindre la portion de Great Divide prévue : on met le cap sur Jenny Lake, à une vingtaine de kilomètres par la route. Sauf que Julien a repéré mieux. Longer le lac ! Sur la carte, c’est superbe. Dans la réalité, c’est un sentier de randonnée, trop étroit pour nos sacoches. On pousse, on tire, on passe les vélos à la queue leu leu. Une épreuve dans l’épreuve. C’est décidé : je vais lui confisquer tous ses outils de navigation !

Je dois quand même lui reconnaître une chose : la vue. Le lac est d’un bleu immobile, le ciel s’y reflète, et derrière se dresse le Grand Teton, à plus de 4 000 m. On dirait une plage au pied d’une montagne. Dans une petite crique, on s’offre un bain de minuit… à 15 h ! Le soir, au camping de Jenny Lake, on retrouve les Four Fabulous, nos quatre Britanniques, Suzy, Dino, Gail et John. On rencontre aussi George, un Anglais qui roule à peu près à notre rythme. Rendez-vous est pris pour partir ensemble le lendemain.

George, les Suisses et le mode course

Le lendemain, on boucle nos sacoches les premiers et on part seuls sur une route goudronnée encore vide. Pas un camion, pas un camping-car. Une heure et demie plus tard, quatre vélos identiques attendent devant un café : mêmes Canyon Grizl, mêmes sacoches, mêmes selles. À l’intérieur, des billets d’un dollar tapissent tout le plafond et des bouteilles vides servent de déco. Le serveur a l’air au bout de sa vie, et une affiche annonce que le bar est à vendre, pour un peu plus de 50 000 dollars. Les quatre cyclistes parlent un mélange de français et d’allemand : une famille suisse qui voyage à quatre. George nous rejoint, on refait le monde, puis tout le monde repart. Sauf nous. On plie la tente en un temps record, mais devant un café, on ne sait plus partir.

Le ciel se couvre. Le vent se lève, quelques gouttes tombent, et on roule à découvert. Je m’arrête pour enfiler ma veste de pluie. Quand je relève la tête, Julien a repéré une silhouette qui grimpe le col, loin devant : George. Et le voilà parti ! Sa technique, il l’a apprise avec une coach mentale, à l’époque où il faisait de l’ultra. Il se dissocie de son corps et se regarde pédaler à la troisième personne, comme dans un jeu vidéo où il faudrait marteler un bouton pour doubler les concurrents. Plus de douleur, plus de souffle court. Une demi-heure plus tard, juste avant le sommet, il revient sur George, qui n’en croit pas ses yeux ! Je les retrouve tous les deux à l’abri de la pluie.

À trois, on quitte enfin le goudron pour une piste de gravel. Le soleil revient, la route file entre les pins et les grandes plaines. Après quelques heures, la forêt s’ouvre d’un coup sur un lac, au pied d’énormes montagnes. On se regarde tous les trois, et personne n’a besoin de le dire : on dort ici !

Pleurer de liberté

On se lève avant le soleil. Après quelques kilomètres de gravel, la piste rejoint une route goudronnée qui descend, longtemps, sans un coup de pédale. Aucun bruit, aucune voiture, des pins à perte de vue, un petit air frais sur le visage. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais je sens les larmes monter. C’est ça, la liberté. Devant moi, Julien se retourne : il pleure aussi. On est là, tous les deux, à sangloter dans une descente, connectés l’un à l’autre et à tout ce qui nous entoure.

En bas, un café promet un petit déjeuner à volonté et de quoi refaire nos réserves. Les Suisses sont déjà attablés. Mauvaise nouvelle : le patron n’a rien à vendre, son stock est vide. Alors on dévalise le buffet ! Julien en est à sa quinzaine de tranches de bacon quand on pose la question qui fâche : où dormir ce soir ? Les Suisses parlent d’un chalet sur la route, mais refusent de nous le montrer sur la carte. On dirait qu’ils veulent le garder pour eux.

Pour atteindre Pinedale avant que la faim nous rattrape, il faut enchaîner deux grands cols. Le premier, Union Pass, culmine à 2 810 m, sur la ligne de partage des eaux : long, mais régulier. On redescend, puis on remonte un second col, vers 3 000 m. Pour déjeuner, des barres de céréales, qu’on rationne. Julien est à la peine : quand il ne mange pas, il perd vite toute son énergie. Au sommet, un vent de face nous fait presque reculer. Les panneaux rappellent qu’on est au pays des grizzlis, pas question de camper n’importe où. La nuit tombe, le froid avec, et on commence à paniquer quand le chalet apparaît enfin : le Strawberry Warming Hut.

Pas de vélo de George devant la porte : il a dû filer jusqu’à Pinedale. Julien propose de continuer, lui aussi. Je le regarde. Il n’a pas besoin de traduction : on s’arrête !

Le refuge aux souris

Le Strawberry Warming Hut est un vrai refuge : un téléphone d’urgence, une carte, des tables, des chaises. Le grand luxe ! On partage un dîner de ramens avec les Suisses, et on commet deux erreurs de débutants. La première : laisser notre nourriture hors des sacoches, puisqu’on est à l’abri. La seconde : ne pas regarder autour de nous. Cinq minutes après avoir déroulé nos matelas, ça gratte. Sur le bois, sur la porte, puis dans nos affaires. Le refuge est infesté de souris. On les entend fouiller dans nos provisions, mais on a trop la flemme de se lever. Une à deux heures de bataille contre nous-mêmes plus tard, on range enfin tout. Trop tard : elles continuent de courir autour de nous, et même sur nous. Nuit blanche.

Au matin, les Suisses partent à 6 h 30. Nous, on traîne. Sur la carte, la journée s’annonce facile : une grande descente, puis du plat. Vingt kilomètres plus tard, la tête dans le guidon, on découvre la descente. De grosses pierres, du vrai pilotage de VTT, et chaque erreur peut coûter une chute ou un vélo cassé. Avec notre fatigue, il faut rester concentrés, et ça vide les batteries. D’après Crazy Guy on a Bike, il n’y a rien pour manger jusqu’à Pinedale. Mais au pied de la descente, un restaurant tout neuf vient d’ouvrir. Aux murs, des trophées de chasse : élans, cerfs, pumas. À la table voisine, six ou sept copains en casquette Make America Great Again comparent leurs exploits. Un puma, un grizzli… Ce n’est pas vraiment notre ambiance. On dévore nos burgers en écoutant d’une oreille distraite.

Il reste 60 km, et la météo nous ressert le vent de face de la veille. Pas un abri. Je me cale dans la roue de Julien, on baisse la tête tous les deux, et on ne la relève qu’à Pinedale ! À l’entrée de la ville, on croise George : la veille, il a enchaîné 200 km pour dormir à l’hôtel, dans un vrai lit. Nous, c’est Christy qui nous attend, notre hôte Warmshowers.

140 km dans le Great Basin

On devait rester deux jours chez Christy. On en reste cinq ! Elle nous accueille comme sa famille : un petit lac, du paddle, un chien qui ne demande qu’à jouer, et un festival de musique où travaille sa fille. C’est ça, Warmshowers : entrer dans l’intimité des gens. Julien en profite pour échanger au magasin de vélos son ancien guidon, qui lui faisait mal au poignet, contre du liquide préventif et des plaquettes de frein. Le nouveau, un Tumbleweed Persuader, l’attendait à Yellowstone.

Le matin du départ, à la station-service, on fait le plein de barres de céréales, de Coca et d’eau : une dizaine de litres chacun. La météo annonce entre 40 et 50 °C. D’autres cyclistes se ravitaillent aussi, et pour une fois, ils ont notre âge. Sur la Great Divide, on croise surtout des retraités, passionnants, mais là, on rêve de se faire une bande de copains. Il y a Nunzio, Portoricain, et Annie, Américaine, en couple. D’autres nous rejoignent. On part à une dizaine !

Le peloton roule comme sur le Tour de France. On se relaie, on papote d’un vélo à l’autre. Il fait une quarantaine de degrés, mais les nuages cachent le soleil et le vent nous pousse dans le dos. Devant, Julien et William filent entre 30 et 35 km/h. Le Great Basin, c’est une plaine aride à perte de vue, sans arbre, sans abri, des lignes droites interminables. Dur pour le moral, magnifique pour les yeux. À la pause déjeuner, à l’ombre de quelques rochers, on a déjà couvert 50 km en deux heures. C’est là qu’on avait prévu de dormir. Les autres visent Atlantic City, cent kilomètres plus loin. Ma plus longue journée ? Une centaine de kilomètres. On les suit !

Peu à peu, le groupe s’étire. On est les plus lourds, pas en poids de corps, en poids de bagages. On recolle de temps en temps à Annie et Nunzio, qui grignotent des barres toute la journée au lieu de déjeuner. Puis une montée nous sépare. En haut, on se retourne : le ciel est noir, zébré d’éclairs. Il reste une quarantaine de kilomètres, et pas d’autre choix que de foncer. Les dernières côtes avant Atlantic City nous cassent les jambes.

On arrive une heure, une heure et demie après les autres. Devant le restaurant, une rangée de vélos. Toute la bande sort pour nous accueillir et nous applaudir. Julien me prend dans ses bras et coupe son GPS : 140 km ! Il y a un mois, si on m’avait dit que j’en serais capable, j’aurais éclaté de rire, puis éclaté en larmes. Ce jour-là, entourée de gens aussi bienveillants, ce n’était pas une punition. C’était « let’s go ».

Atlantic City, ancienne ville de la ruée vers l’or, comptait 37 habitants au recensement de 2010. Il y a pourtant un restaurant, et on y mange la meilleure viande de notre vie, celle des troupeaux voisins. Nunzio, végétalien pendant des années avant de revenir à la viande sur la Baja Divide, n’en revient pas. Pour la nuit, Monique et Bernard accueillent les cyclistes au fond de leur jardin, autour de leur hangar. Pendant qu’une dizaine de tentes poussent sur la pelouse, le maître des lieux attrape un micro et se lance dans un karaoké, avec l’aplomb du chanteur de l’année. Après une journée pareille, il n’en faut pas plus : on pleure de rire, tous !

53 °C et une fête dans le désert

Le lendemain, on part les premiers, avec une bonne heure d’avance. Les autres roulent léger, presque en course de vitesse ; nous, on veut éviter la chaleur. Raté ! Il fait vite très chaud, et les montées du matin n’arrangent rien. Notre compteur, un Garmin Edge 1040, affiche jusqu’à 53 °C au soleil. Pas d’ombre, nulle part. S’arrêter, c’est cuire sur place. Rouler, c’est au moins sentir un peu d’air sur la sueur. Mon sauveur du jour : les manchettes anti-UV de Julien. Je n’en avais pas, je n’avais pas compris leur intérêt, et il me prête les siennes. Blanches, sous les vêtements, mouillées toutes les heures : un petit miracle de fraîcheur !

Vers midi, une odeur chimique flotte au milieu de nulle part. Pétrole ? Gaz ? Au loin, de grandes machines plongent dans le sol : des puits de forage. À côté, un hangar projette une ombre minuscule. On s’y colle pour avaler nos wraps, jusqu’à ce que le soleil tourne et nous rattrape. Tout l’après-midi, les copains partis après nous nous doublent un par un. Ça me mine le moral. Mais personne ne revient en arrière : c’est donc qu’il y a de l’eau au réservoir A&M. Lynn et Chip, passés quelques jours avant nous, nous ont envoyé des photos, il était presque plein.

On arrive au réservoir à bout de forces. Toute la bande est là, avec une surprise. Sarah fête ses six ans de mariage, et son mari a fait la route depuis la Californie pour la rejoindre dans le désert, avec des bières, de l’eau fraîche et des pizzas. Une fête au milieu de rien ! Je suis sincèrement heureuse pour eux, mais je l’avoue : je ne pense qu’à l’eau fraîche. Celle du réservoir a un goût horrible, à cause des vaches qui pâturent dans tout le Great Basin, et elle nous a déjà un peu tordu le ventre. La bière et la pizza font passer le reste. Demain, Rawlins. On aura traversé le Great Basin en trois jours, là où on en prévoyait quatre ou cinq !

Infos pratiques pour un voyage à vélo dans le Wyoming

Yellowstone et Grand Teton à vélo

  • Le détour : la Great Divide ne traverse pas Yellowstone. Pour visiter le parc, entre par West Yellowstone (Montana), puis ressors par le sud vers Grand Teton, où tu retrouves la trace à Colter Bay.
  • L’entrée : en 2024, le pass d’une semaine coûtait 20 dollars par personne à vélo, et Grand Teton a le sien (NPS). Depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, les visiteurs qui ne résident pas aux États-Unis paient 100 dollars de plus par personne à Yellowstone comme à Grand Teton, sauf avec le pass annuel pour non-résidents (250 dollars).
  • La circulation : beaucoup de voitures et de camping-cars, souvent plus attentifs aux animaux qu’aux cyclistes. Quand ça bouchonne, un animal n’est pas loin : glisse-toi dans la file plutôt que de rester sur le bord.
  • Les sentiers : dans les parcs nationaux américains, le vélo reste sur les routes et les pistes cyclables. À Grand Teton, une piste cyclable goudronnée mène jusqu’à Jenny Lake (NPS). Crois-moi, oublie le sentier du bord du lac !
  • Le réseau : on n’a presque jamais eu Internet dans Yellowstone. Télécharge tes cartes avant d’entrer.

Bisons, ours et élans

  • Les distances : le service des parcs demande de rester à plus de 23 m (25 yards) des bisons, des wapitis et des élans, et à plus de 91 m (100 yards) des ours et des loups (NPS).
  • Le bison : il peut peser 900 kg et courir à 56 km/h. C’est l’animal qui blesse le plus de visiteurs à Yellowstone.
  • Les ours : grizzlis et ours noirs vivent dans tout le nord-ouest du Wyoming. Si tu vois un ourson, sa mère n’est jamais loin : signale ta présence en parlant fort et éloigne-toi. Bear spray à portée de main, toujours.
  • Les souris : même dans un refuge, range ta nourriture dans des sacs fermés. On a testé pour toi !

Le Great Basin : eau, chaleur et vent

  • Le désert : environ 190 km sans arbre ni service entre Atlantic City et Rawlins. Atlantic City est le dernier restaurant avant Rawlins.
  • L’eau : on est partis de Pinedale avec une dizaine de litres chacun. Les points d’eau sont rares (le puits de Diagnus Well, le réservoir A&M) : demande leur état aux cyclistes qui viennent de passer, et filtre tout, les vaches sont partout.
  • La chaleur : pars très tôt et ne compte pas sur l’ombre. Les manchettes anti-UV blanches, mouillées régulièrement, nous ont sauvé la mise !
  • Le vent et les orages : le vent souffle fort, dans le dos si tu as de la chance. Sur ces plaines, tu es le point le plus haut : surveille le ciel.

Où dormir dans le Wyoming à vélo

  • Dans les parcs : le camping sauvage est interdit. Les campings de Yellowstone gardent des emplacements pour les cyclistes et les randonneurs, autour de 10 dollars par personne et par nuit, la douche en supplément (Cycling West). Les hôtels du parc, eux, sont réservés des mois à l’avance.
  • Nos campings : Canyon Village et Grant Village à Yellowstone, Colter Bay et Jenny Lake à Grand Teton.
  • Avant Pinedale : un bivouac au bord d’un lac de montagne, puis le Strawberry Warming Hut, un refuge avec téléphone d’urgence, tables et chaises.
  • Chez l’habitant : avec Warmshowers à Pinedale, et dans un jardin d’Atlantic City, où des habitants accueillent les cyclistes.
  • Dans le Great Basin : un bivouac au réservoir A&M.

Se ravitailler sans se ruiner

  • Les prix : les supermarchés sont chers. Le Montana n’a pas de taxe sur les ventes, contrairement à l’Idaho et au Wyoming.
  • Notre menu type : du porridge avec des fruits frais et des noix le matin ; des tortillas garnies de ce qu’on trouve (concombre, tomate, poulet en conserve) à midi ; des ramens, du riz ou des pâtes le soir, sur le réchaud. Même comme ça, Julien a perdu une dizaine de kilos depuis le départ.
  • Les buffets à volonté : ils valent chaque dollar ! Celui de Colter Bay nous a calés pour la journée.
  • Avant les cols : prévois deux jours de nourriture. Le café du bas des cols n’avait rien à vendre, et il n’y a rien d’autre avant Pinedale.

Yellowstone, un volcan sous les roues

  • Le premier parc national du monde, créé en 1872.
  • Un supervolcan : le parc repose sur une caldeira. Sa dernière grande éruption, il y a environ 630 000 ans, a couvert de cendres une bonne partie de l’Amérique du Nord.
  • Plus de la moitié des geysers de la planète se trouvent à Yellowstone. Old Faithful, le plus célèbre, jaillit environ toutes les heures et demie.
  • Le Great Basin a aussi son histoire : les pionniers de la piste de l’Oregon franchissaient la ligne de partage des eaux à South Pass, et Atlantic City est née de la ruée vers l’or, en 1868.

Tes questions sur le bikepacking dans le Wyoming

Oui, sur les routes du parc, partagées avec beaucoup de voitures et de camping-cars. Les sentiers de randonnée restent interdits aux vélos. Compte 20 dollars par personne pour une semaine (tarif 2024), et 100 dollars de plus pour les non-résidents depuis 2026.

Non. La trace officielle entre dans le Wyoming entre Yellowstone et Grand Teton, par la Grassy Lake Road. Pour visiter Yellowstone, il faut faire un détour, par exemple par West Yellowstone.

Dans les campings du parc, qui gardent des emplacements pour les cyclistes et les randonneurs, autour de 10 dollars par personne et par nuit. Le camping sauvage est interdit.

À plus de 23 m (25 yards), et à plus de 91 m (100 yards) des ours et des loups. Un bison peut peser 900 kg et courir à 56 km/h.

Avec beaucoup d’eau (une dizaine de litres chacun pour nous), un filtre, des manchettes anti-UV et un départ très tôt. Entre Atlantic City et Rawlins, il n’y a aucun service sur environ 190 km.

De la réserve de Red Rock Lakes au sud du Wyoming, nous avons parcouru 1 155 km et 10 782 m de dénivelé en 19 jours : 14 étapes, plus quelques commutes pendant nos jours de repos, soit 77 heures de selle.

Les épisodes à écouter

Épisode 12 : « Une bise aux bisons » (l’Idaho, les élans, l’ourson, Yellowstone et ses bisons)

Épisode 13 : « Une histoire de Grand Tetons » (Grand Teton, Jenny Lake, les cols, le refuge aux souris, Pinedale)

Épisode 14 : « Pédaler 145 km dans le désert sous 53 °C » (Pinedale, le Great Basin, Atlantic City, le réservoir A&M)

Ils sont tous sur notre page podcast, sur Spotify, Apple Podcasts et Deezer. Les épisodes racontent aussi ce que je n’ai pas gardé ici : notre dîner italien en Idaho, nos appels à la famille, nos soirées avec George… Le Montana, c’est dans la partie 1 et la partie 2. Et la suite, le Colorado, dans les prochains épisodes ! Pour soutenir le blog, c’est par là !

Nos sponsors

Marie-Liesse de Villele, cofondatrice de Fast Won't Last. Depuis juin 2024, elle traverse les Amériques à vélo avec Julien, du Canada à la Patagonie, en privilégiant les pistes et le bivouac. Elle signe les articles du blog et raconte le voyage dans le podcast d'aventure à vélo du duo.

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